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Nous, les enfants du nouveau monde de Ridvan Dibra

La pièce

Drame en un acte
Décors : Une grande pièce aux murs blancs presque nus. Au centre de la pièce, un lit en fer démesuré où est allongé un vieillard, qui donne pour seul signe de vie de vagues accès d’une toux sèche. De chaque côté du lit, deux vieux canapés, le tout formant une croix pour les spectateurs. Au dessus de la tête du vieillard, un cadre avec des sourates est accroché au mur. De chaque côté de ce cadre sont exposés ses nombreuses médailles  et décorations d’une taille exagérée par rapport à la normale.  Sur l’un des canapés, une femme est à moitié allongée. Un livre ouvert est posé sur sa poitrine à demi dénudée.  Sur l’autre canapé, un homme joue avec son téléphone portable.
Personnages : L’homme et la femme ont entre 35 et 40 ans. Le vieil homme peut être remplacé par un mannequin de taille humaine pratiquement tout au long de la pièce.
Traduction : la pièce a été traduite en français par Evelyne Noygues et Arben Selimi pour le réseau EURODRAM (décembre 2011).
Mise en scène : Le 13 juillet 2011, la pièce à été jouée pour la première fois au Théâtre professionnel de Mitrovica (Kosovo), sur une mise en scène de Ben Apolloni, avec les acturs Mirsad Ferati dhe Leonora Hasani, avant d’être à l’affiche de plusieurs théâtres du Kosovo, ainsi que de celui de Prishtina.
Prix : 3ème prix du concours national « Katarina Josipi » 2011, Prishtina, Kosovo. La pièce a été inscrite au répertoire du Théâtre national du Kosovo en 2012 et fera l’objet de l’édition d’un livre avec les autres lauréats du concours 2011.
Contact pour les droits : Ridvan DIBRA  - Universiteti i Shkodrës “Luigj Gurakuqi” – SHKODER-ALBANIA. E-mail: Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Un couple en crise relationnelle et d’identité ; un vieil homme malade avec eux ; des esprits perturbés qui n’ont « pour Dieu » que leur égoïsme ; des relations instables et non dénuées d’un certain cynisme envers les valeurs morales de la société, du passé et du présent ; une pièce « sans dénouement », dont le déroulement et l’épilogue sont laissées à la discrétion du spectateur.

 

Ridvan Dibra

Ridvan DIBRA (1959), a fait ses études supérieures au département de la langue et de la littérature albanaises à l’université « Luigji Gurakuqi » de Shkodra. De 1982 à 1987, il enseigne la langue et de la littérature albanaises dans la ville de Kukës (nord du pay). De 1988 à 1994, il travaille en qualité de journaliste à Shkodra, avant d’enseigner la littérature albanaise à l’université de Shkodra jusqu’à maintenant.

 

Extrait

L’homme : (se levant paresseusement du canapé et montrant le vieux du doigt) : Maintenant ça suffit ! Vraiment c’est trop … Ca fait un mois qu’il est là… Comme dans une tombe ouverte… Comme un cadavre pas tout à fait mort. Il ne se réveille ni ne se lève … Il ne fait que ronfler. Et toussé… Ca fait un mois…
La femme : (ironique, à moitié allongée sur son canapé, un livre ouvert sur sa poitrine) : Pas un mois, mais bien plus. Ca fait exactement 35 jours ! Soit précis, Dearling, c’est ton père, pas le mien…
L’homme : Oui, Chérie, c’est le mien. Et ça fait bien 35 jours... Mais, tu pourrais me faire grâce de ton ironie, s’il te plait. Ne serait-ce qu’un seul jour.
La femme : (sans changer de place) : Comme tu pourrait m’épargner tes griefs, Dearling… Parce que ça fait tren - te – cinq – jours (en appuyant sur chaque syllabe) que tu ne fais que te plaindre. 35 jours ! Que se plaindre… comme un enfant. Tu ne fais que ça…
L’homme : (son portable toujours à la main) : Et qu’est-ce que je devrais faire selon toi ?
La femme : Qu’est-ce que j’en sais moi ? Il doit bien y avoir une solution…
L’homme : Et ça serait quoi cette solution, Madame…
La femme : Qu’est-ce que j’en sais, moi … C’est à toi de savoir… C’est toi la charpente de cette maison ! Maintenant que la poutre principale (elle montre le vieux du doigt) est pourrie…
(On entend la toux sèche du vieux)
L’homme (énervé et sur un ton directif) : Je te l’ai déjà dit, épargne-moi tes sarcasmes ! Soit patiente, ne serait-ce qu’une seule nuit…
La femme : Si c’est pour être patiente, ça fait des années que je le suis, Dearling. (Un silence. Entre temps, la femme prend le livre et le feuillette mollement. Tandis que l’homme joue avec son portable. Le vieux tousse toujours).
L’homme (en arrêtant de jouer avec son téléphone) : Hier, j’ai rencontré à nouveau le médecin…
La femme (en reposant son livre sur sa poitrine) : Et alors ?
L’homme : Rien de nouveau. Il y a de l’espoir et, en même temps, pas vraiment.
La femme : Je ne te comprends pas.
L’homme : Il dit que le cas de notre père, je veux dire de mon père est particulier. Vraiment singulier. Un sur un million…
La femme : Et on a vraiment de la chance que ce soit tombé sur nous…
L’homme (à haute voix) : Ca suffit, je te dis ! Tu dépasses les bornes !
La femme (doucement) : Excuse-moi, Dearling… Et qu’a dit d’autre le docteur ?
L’homme (un peu désarçonné) : C’est un cas très rare… Rarissime. Il n’en avait jamais vu un comme de toute sa carrière de médecin… Même pas pendant ses études… Même dans les livres. Il a été obligé de chercher sur Internet… Tu comprends, Chérie ? Sur GOOGLE…
La femme (faisant semblant de s’intéresser) : Et qu’est-ce qu’il a trouvé ?
L’homme : Macache. Le cul de sa mère.
La femme (en riant derrière sa main) : Ne soit pas vulgaire, mon Cœur. Il a bien du trouver quelque chose…
L’homme : Rien de rien, je t’ai dit. Si ce n’est que nous avons lu par nous même. (Sur un ton solennel et savant). Le patient doit être traité avec beaucoup d’attention… comme un petit enfant… qui ne doit jamais rester seul. Il peut se réveiller à tout moment. Sans prévenir. Ca peut même arriver aujourd’hui. Ou dans un mois. Ou même dans un an. (Silence). Ou pire, il peut même ne jamais se réveiller… Mais il se réveille, il est très important qu’il ne se retrouve pas seul. Ca c’est très important ! Sinon… il peut se rendormir immédiatement. Tu as compris, Chéri ? Le patient exige une attention de tous les instants. Il faut le changer deux fois par jour : le matin et le soir. Et il est fortement recommandé de lui faire prendre un bain, systématiquement dans de l’eau tiède, un jour sur deux. Il faut également prêter une grande attention à sa nourriture. Il faut nourrir le malade comme si c’était un enfant en bas âge. Et même s’il n’a pas conscience des aliments qu’il ingurgite. Il faut lui donner souvent à manger …. et en petite quantité. Une alimentation diversifiée et riche en vitamine. Surtout des bouillons de viande et des potages. (Un petit silence). Tu m’écoutes, Chérie ? Des bouillons et des potages ! Ce que tu n’aimes pas justement…
La femme : C’est pas un problème, je peux les cuisiner les yeux fermés.
L’homme : Ca suffit, je te dis !
(On entend le vieux tousser)
La femme : C’est tout ce que le médecin a dit ?
L’homme (le téléphone dans une main et l’autre occupée à se gratter la tête) : Attends un peu… Il me semble qu’il a dit autre chose… quelque chose de nouveau même pour nous…
La femme (faisant semblant d’être impatiente) : Oui ? …
L’homme : Attends un peu… Il a parlé de l’aspect humain.
La femme : Idiot !
L’homme : Ne m’interrompt pas, je te dis (petit silence). Selon le médecin, la présence et la chaleur humaine peuvent faire des miracles chez le malade… Ce à quoi on n’arrivera jamais avec le meilleur des médicaments.    
La femme : Quel charlatan !!
L’homme : Ne m’interrompt pas ! Il faisait référence aux études les plus récentes … Tu comprends ? Des études avec des tests scientifiques. Dans une grande université… Oxford, si je ne me trompe pas…
La femme : Oui, et alors ?
L’homme : D’après ces études, les malades comme notre père, pardon : comme mon père, ont conscience de tout ce qui se dire en leur présence. Tu comprends ? Ils entendent tout, même s’ils ne sont pas en mesure de s’exprimer…
La femme : Et toi, tu crois à ces balivernes ?
L’homme (menaçant) : Et pourquoi, est-ce je ne devais pas les croire ?
La femme (méprisante) : Bien, bien. Continue.
L’homme : Selon les dernières études, le malade même inconscient, entend tout ce qui se dit autour de lui…
La femme (avec une impatience évidente) : Tu peux répéter ? Quoi ?
L’homme : Ne m’interrompt pas, je te dis (petit silence). Tu sais ce qu’on dit par chez nous ?
La femme : Tu veux dire dans ton bled…
L’homme : Oui, c’est bien çà, ma chère « Miss Ironie ». Ou alors « Miss Aristocratie ». C’est comme tu veux… Tu as certainement oublié que c’est moi qui t’ai sortie de ton foyer d’étudiantes pour t’emmener à Tirana, à la capitale, chez mon père…
La femme : Ah oui, pardon. Je ne voulais pas de vexer. Et alors qu’est ce qu’on dit par chez toi ?
L’homme : On dit qu’un mot affectueux repousse bien plus la mort que cent médicaments.
La femme : Comme c’est bien dit ! C’est digne d’un professeur d’Oxford…
L’homme (rouge de rage/le sang lui monte au visage) : Oui, femme, c’est bien ça … Tu nous emmerdes avec ton ironie. Oui, c’est bien ça, tu nous emmerdes (Silence). Tu sais ce qu’ils disent « les professeurs d’Oxford » sur l’ironie ?
La femme (curieuse) : Non, je ne sais pas … Qu’est-ce qu’ils disent ?
L’homme : Ils disent que l’ironie est un des premiers signes qui témoignent de la fin d’une relation, d’un amour…
La femme : ?
L’homme : Tu veux en savoir plus ?
La femme : Quoi ?
L’homme : Ils disent que l’ironie, de nos jours, est une denrée quotidienne. Tout le monde l’utilise. Elle n’a plus la même valeur et ni les mêmes effets que par le passé…
La femme (en se moquant) : Ah, je vois…
(On entend toujours le vieux tousser. Soudain, un éclair apparaît par l’unique fenêtre de la chambre suivi d’un coup de tonnerre étouffé. La lampe au plafond, juste au dessus de la tête du vieux, s’éteint et s’allume plusieurs fois de suite).
L’homme (se rasseyant sur son canapé) : Saloperie de temps !
La femme : Ne blasphème pas, Dearling. Le malade… je veux dire le père a besoin de mots chaleureux… affectueux… bienveillant… cordiaux…
L’homme : Oui, Chérie, et pour ton ironie pourrie …
La femme : Mon pauvre ! Au lieu de trouver une solution, tu ne fais que dire des injures…
L’homme (se relevant) : Diable ! Et quelle serait cette solution ? J’ai la cervelle qui explose… (il se prend la tête entre ses mains).
La femme : Des solutions, il y en a plein… mais garde ton calme…
L’homme : Alors, que le diable l’emporte ! Donne-moi en une…
La femme (frottant d’une main sa poitrine découverte) : Je te l’ai dit, ça fait une semaine…
L’homme : Tu parles de l’aide soignante ? D’une employée rémunérée ?
La femme : Et pourquoi pas ? Elle nous remplacerait à tour de rôle. Une fois toi, une fois moi…. Ou bien tous les deux en même temps. Autant de fois que nous aurions besoin. Elle resterait auprès du père et lui ferait la conversation. Ou alors elle lierait des livres avec des histoires sur la guerre… ceux qu’il a toujours aimés.
L’homme : Mais avec quoi la payer ?
La femme (distraite) : Qui ?
L’homme (haussant sa voix) : Mais comment qui ? L’aide soignante bien-sûr ! L’employée… et comment diable elle s’appelle, celle qui remplacerait la maîtresse de maison… Avec quoi la payer ?
La femme (affectant d’être calme) : En euros. Comme tout le monde est payé… avec un salaire mensuel.
L’homme (menaçant) : Tu te fous de moi ? Où trouver cet argent ?
La femme (s’étirant) : Mais comment, où le trouver ? Ne sommes-nous pas deux intellectuels, Dearling ? (Petit silence). Toi, un metteur en scène connu, lauréat de nombreux prix et reconnaissances… créant deux spectacles pas an. (Encore un silence). Moi ? Maître de conférences à l’université. Avec une formation postuniversitaire à l’étranger. Spécialiste reconnue du grand poète Migjeni. (Sur un ton pathétique). « Nous, les enfants du nouveau monde/qui avons laissé nos anciens dans leur « sainteté »/et avons levé notre poing pour combattre » …

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