Les Gens légers de Jean Cagnard
La pièce
Éditions Espaces 34 (2006)
Date de création : 2003, Compagnie Arketal, mise en scène Stéphane Bault
TU LES VEUX MES YEUX ?
Ça raconte ça, ce voyage qui a conduit six millions de gens à perdre ce qui les composait pour devenir ce qu’on leur demandait, une fumée noire. Pour cela, il fallut s’alléger, de poids, d’esprit, prendre la prouesse de l’oubli au centre de soi, apprendre sans peau et sans frontière. Mais pas d’inquiétude, le travail était facilité, le séjour organisé ; on surveillait à ce que chacun fût considéré personnellement.
Ici concrètement on peut rencontrer un tas de cendres dans la rue, lui parler, ça commence bien, plus loin on peut danser avec un train ou une cheminée, comme avec l’avenir lorsqu’il se rapproche, croiser un homme qui à la manivelle rétrécit aveuglément le ciel, avec un don précis d'ubiquité semble-t-il ; il y a aussi cette famille qui se change les âges, se recompose, plus de jeunes plus de vieux, pour passer au travers du gros appétit qui menace – raté –, il y a une Petite Fille qui marche qui marche, toute pleine de bonnes questions brutales, la conscience de tout cela, sept ans et demi, il y a cette grosse miette qu’est devenue ma main – est-ce que je peux me jeter sur cette grosse miette ? –, il y a le Chevalier Estomac qui montre comment quitter le sol pour rejoindre l’aspect des fantômes, il y a ces voix de chaque côté du squelette, l’occasion de danser encore, ce n’est pas tous les jours cette légèreté ; pour quelques uns le retour où il fera bon s’essuyer les pieds sur un chien, s’essuyer pour enlever la saleté des yeux, la saleté. Tu les veux, mes yeux ? J’en veux plus...
Nous, gardons les nôtres, la Petite Fille à la fin en fera des souvenirs. Ou bien de la nourriture.
Jean Cagnard
La naissance en 1955, pas loin de la mer, tout près de la métallurgie. Plus tard, pas mal de petits boulots, rencontre avec l’écriture, bonjour, des chantiers de maçonnerie, tout en écrivant. Puis les choses prennent leur place, certaines disparaissent, au revoir, d’autres se fortifient, on élargit la vie, écrire est ce qu’il faut faire à tout prix.
Roman, poésie, nouvelles , théâtre (marionnettes, rue, clown…).
En 2005, création avec Catherine Vasseur de la Compagnie 1057 Roses.
DERNIÈRES CRÉATIONS (Théâtre)
La chambre à air, pour le théâtre d’O, Compagnie 1057 Roses, mise en scène Jean Cagnard, 2007
De mes yeux la prunelle, compagnie 1057 Roses, mise en scène Jean Cagnard, 2008
La répartition des mouches, compagnie Mises en scène, mise en scène Michèle Addala, 2010
L’arbre qui a gêné ma logique, compagnie Débrid’arts, mise en scène Judith Arsenault, 2011
La distance qui nous sépare du prochain poème, compagnie 1057 Roses, mise en scène Catherine Vasseur et Jean Cagnard, 2012
Théâtre marionnettes
Les gens légers, Compagnie Arketal, mise en scène Stéphane Bault, 2003
La valise qui contenait des chiens, Compagnie 1057 Roses, conception-réalisation Catherine Vasseur et Jean Cagnard, 2005
Bout de bois, Compagnie Arketal, mise en scène Arketal, 2005
Mon cœur est parti dans mon cheval, Pour le projet « Les retours de Don Quichotte », Compagnie Ches Panses Vertes, mise en scène Sylvie Baillon, 2006
L’endroit jamais, Théâtre Pour Deux Mains, mise en scène Françoise Pillet, 2006
Tarzan in the garden, Marionnettes en chemins, mise en scène Sylvie Baillon, 2008
A Demain ou La route des six ciels, Compagnie Arketal, mise en scène Sylvie Osman, 2008
DERNIÈRES PUBLICATIONS
Les gens légers, Théâtre, Editions Espaces 34, 2006
L’avion, suivi de De mes yeux la prunelle, Théâtre, Editions Espaces 34, 2006
Des papillons sous les pas, Théâtre illustré, Peintures Rolf Ball, Editions du Bonhomme Vert, 2007
Itinéraire d’auteur N°10 : Jean Cagnard, Entretien avec claudine Galéa, Editions La Chartreuse, 2007
L’entonnoir, Théâtre marionnettes, Editions Théâtrales, 2007
Un grand bout de terre humide et farceur, fablier écrit avec les habitants du village de Brassy dans le Morvan, Editions L’abbaye du Jouïr, 2008
L’endroit jamais, Argument poétique, dans Court au Théâtre 2, Editions Théâtrales Jeunesse, 2009
Sur le seuil, recueil de textes écrits dans le centre thérapeutique de toxicomanes de Blannaves, Editions Blannaves, 2009
Le menhir, Editions Théâtrales, 2010, (Finaliste du Grand Prix de Littérature Dramatique 2011)
A Demain ou la route des six ciels, Editions Théâtrales Jeunesse, 2010
Le voyageur liquide, roman, Editions Gaïa, 2011
La distance qui nous sépare du prochain poème, Texte-poème, Editions Espaces 34, 2011
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La Grave
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Extrait
QUELQUE PART
Nous sommes dans une cuisine-salle à manger, tapisserie à rayures verticales, buffet contre le mur, lustre au plafond, odeur d’oignons. Quatre personnes autour d’une table, qui partagent un repas. Le père, la mère, le fils et la grand-mère. Ils en sont à la soupe.
PÈRE : (repose sa cuillère ; au garçon) Maintenant Schlomo, tu as 16 ans.Chacun suspend son geste, s’étonne.
GARÇON : Pourquoi j’ai 16 ans ? C’est de la soupe qui fait grandir immédiatement ?
PÈRE : Non, c’est à cause des rencontres que l’on fait dans la rue, à cause du ciel qui rétrécit. Tu dois grandir rapidement. Tu as 16 ans.
GARÇON : Mais j’ai que 11 ans !
PÈRE : Maintenant, tu as 16 ans.
GARÇON : Et comment je fais pour avoir 16 ans ?
PÈRE : Eh bien...tu penses que la moustache te pousse et tu mets du sérieux dans tes yeux.
GARÇON : Et si je me trompe ? Si je mets la moustache dans mes yeux ?...
PÈRE : Alors tu mourras. C’est un pays qui ne veut plus d’enfants.
GARÇON : Pourquoi ? C’est bien les enfants.
PÈRE : Mais ça ne travaille pas, et il faut les nourrir. Alors, applique-toi avec la moustache. (A la grand-mère) Toi, Aniechka, tu as 42 ans.
GRAND-MÈRE : 42 ? J’en ai 65.
PÈRE : C’est un pays qui ne veut plus de personnes âgées. Plus de bouches inutiles. Tu as 42.
MÈRE : C’est moi qui en aie 42.
PÈRE : (à la femme) Non, toi tu as 21.
MÈRE : C’est l’âge de ta fille si tu en avais une.
PÈRE : Tu es ma fille.
MÈRE : Je suis ta femme.
PÈRE : Tu es ma femme, mais maintenant tu es ma fille de 21 ans.
GARÇON : C’est ma sœur alors ?
MÈRE : Je suis la sœur de mon fils ?
PÈRE : Exactement.
MÈRE : Et qui est ta femme alors ?
PÈRE : C’est ma mère.
MÈRE : Ta mère est trop vieille pour faire ta femme.
GRAND-MÈRE : Elle a raison.
PÈRE : Il n’y a pas de vieille femme ici.
GARÇON : Je croyais qu’il fallait grandir et la grand-mère rajeunit.
PÈRE : Il faut suivre le mouvement du ciel, rapprocher les extrémités, les jeunes vers les vieux, les vieux vers les jeunes. Nous allons devenir une famille étroite, comme une voiture de course.
GARÇON : Je suis le fils de ma grand-mère alors ?
PÈRE : Non, tu es le fils de ta mère, qui est ta grand-mère. On est toujours le fils de sa mère.
GRAND-MÈRE : Et comment je fais pour rajeunir de 20 ans ?
PÈRE : Eh bien...tu te rases la moustache et tu mets de la musique dans tes yeux.
GRAND-MÈRE : Drôle de gymnastique.
MÈRE : Et moi, comment je fais ?
GARÇON : Tu joues avec moi.
PÈRE : Oui, joues avec ton frère et ton visage va retourner en arrière.
MÈRE : Je n’ai pas envie de jouer.
GARÇON : On peut jouer à l’infirmière !
MÈRE : Je suis ta mère !
PÈRE : Ta sœur a raison : c’est ta mère.
Temps
MÈRE : (à l’homme) Et toi, quel âge as-tu ?
PÈRE : Moi, je reste où je suis. Je ne peux pas devenir le frère de mon fils et de ma femme et laisser ma mère sans mari.
MÈRE : Ça ne me plaît pas de rajeunir sans toi. J’ai l’impression de partir.
PÈRE : C’est seulement pour quelque temps.
MÈRE : Ça ne me plaît pas.
Bousculés par les années, ils sont progressivement sortis de table pour se rapprocher les uns des autres, et lutter instinctivement contre les déperditions de chaleur.
PÈRE : Regardez, nous sommes une voiture de course. Nous allons devenir plus rapides que le temps. Nous allons nous faufiler, devenir invisibles.
Temps. Grand Prix de Formule 1 de Vilna
GARÇON : Et ma grand-mère, qui c’est maintenant ?
Temps
PÈRE : Il n’y a plus de grand-mère.
GARÇON : Ma grand-mère est morte ?
GRAND-MÈRE : Eh, je ne suis pas morte !
PÈRE : Toi, tu es ma femme.
GRAND-MÈRE : (à l’homme) Je suis ta mère !
PÈRE : Oui, mais tu es ma femme dans la voiture de course.
Temps
GARÇON : Alors, ma grand-mère est morte ?
Temps
PÈRE : Oui.
GRAND-MÈRE : Un peu, seulement.


