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Communiqué n° 10 de Samuel Gallet

La pièce

Date d'écriture : 2010
Editions Espaces 34 (2011)
Pièce lauréate aux journées de Lyon des auteurs de théâtre.
Mise en lecture par Philippe Labaune, Bibliothèque de Vaise, le 27 novembre 2010.
Mise en lecture par Jean-Philippe Albizatti, lors des Rencontres de Brangues (38), en partenariat avec la Sacd et France Culture, le 26 juin 2011.
Pièce traduite en allemand par Sylvia Berutti-Ronelt, et publiée dans la revue Scene n°14.
Pièce traduite en tchèque par Markéta Machacikova.
Pièce traduite en anglais par Rob Melrose pour le festival "Voices from... Des voix", partenariat du service culturel du Consulat Général de France à San Francisco et la Playwrights Foundation.

 

Dans une grande ville, des violences urbaines éclatent suite au meurtre de Lakdar. A la périphérie, au neuvième étage d'un immeuble, Hassan, le frère aîné du jeune homme, écrit des menaces de mort au ministère de la justice et confie sa mère à une jeune photographe Marlène qu'il a rencontrée avant les événements. De souterrains creusés par une bande d'enfants guerriers multipliant les attaques et attentats contre la police nationale, à un tribunal incendié, en passant par la chambre d'un hôtel miteux où un vieillard questionne le temps et la civilisation, Hassan retrouvera Damien, son ami d'enfance, vigile sur le parking d'un centre commercial et responsable direct de la mort de Lakdar qu'il a frappé emporté dans la colère en le surprenant en flagrant délit de vol. Damien demandera alors à Hassan de le venger lui et non pas Lakdar. Pourquoi faut-il toujours que nous ressemblions à nos pères ? Ce ne sont pas les morts qu'il faut venger mais les vivants qui demeurent et que les morts regrettent.

Les désordres urbains (émeutes dans le centre ou les périphéries des grandes villes) sont de plus en plus prégnants sur les mentalités étant donné l’augmentation de leur fréquence en France ces dernières années. Ces événements cristallisent le durcissement des rapports sociaux, le sentiment d’imminence (amplifié par la société des médias) d’une guerre civile urbaine. Communiqué n°10 montre comment une génération tente de s’extraire de la torpeur de leur conditionnement social, de la faillite des politiques publiques concernant leurs aînés, de la disjonction centre / périphérie qui exacerbe le sentiment de peur d’un côté et d’injustice de l’autre. Face à un doute abyssal pour rendre possible le devenir commun collectif, la tension permanente dans mon travail entre politique et poésie (poésie comme pouvoir de renommer autrement le réel dans les mots, pour sortir des assignations identitaires ) cherche à exprimer la tentative de refondation de l’utopie de la fraternité et d'un espoir d'alternative face à un système tel qu'il était depuis des années présenté comme étant le dernier, le meilleur et le très excellent jusqu'à ce que la crise économique qui secoue l'Europe et le monde - la plus grave depuis la seconde guerre mondiale selon les économistes eux-mêmes - révèle les impasses.

 

Samuel Gallet

Né en 1981, Samuel Gallet intègre le département d'écriture dramatique de l'Ensatt en 2003, après des études de lettres et de théâtre à Paris. Membre de la Coopérative d'écriture fondée par treize auteurs sous l'impulsion de Fabrice Melquiot, il rejoint en 2007 le collectif Troisième Bureau. En 2008, il bénéficie d'une résidence au CEAD de Montréal. Il est auteur en compagnonnage auprès de Lardenois et Cie en 2008-2009. Ses textes ont été mis en scène par Philippe Delaigue, Marie-Pierre Bésanger, Guillaume Delaveau, Laurence Such, Celine Dely, Frédéric Andrau, Kheireddine Lardjam et Oswald de nuit, poème rock, mis en musique par Baptiste Tanné et Mélissa Acchiardi. Encore un jour sans a été pièce finaliste du grand prix de littérature dramatique 2009 et fait l'objet de deux mises en scènes pour la saison 2011-2012. Trois de ses pièces ont été diffusées sur France Culture, Communiqué n°10 est lauréate des journées de Lyon des auteurs de Théâtre en 2010 et fera l'objet d'une mise en scène de Jean-Philippe Albizzati. En juillet 2010, il participe à l'international Summer Workshop à Barcelone organisé par la Sala Beckett où il écrit Fissures traduite en Catalan. Il écrit aujourd'hui Les enfants atomiques, pièce qu'il mettra en scène au Théâtre du Préau de Vire (Région Basse-Normandie) en mai 2012. Autopsie du Gibier (2006), Encore un jour sans (2007), Communiqué n°10 (2011) ont paru aux éditions Espaces 34.

samuelgallet.theatre-contemporain.net/

 

Extrait

Scène 2 - Deuxième partie

Nuit.
Appartement au dernier étage.
Marlène est devant la porte de la chambre bloquée avec une chaise.
Zohra, à l'intérieur, tambourine contre la porte.
Dehors, sirènes, rumeurs d'affrontements, lueurs de l'incendie.
Simultanément, une fin d'après midi une semaine plus tôt, dans un café près d'une gare, puis le soir même dans l'appartement.


MARLENE. - Restez dans votre chambre Madame. Je ne peux pas vous laisser partir. Hassan va revenir. Ne vous inquiétez pas. Je lui ai promis de m'occuper de vous. Je suis Marlène. J'ai rencontré votre fils il y a une semaine un après-midi près de la gare. J'étais dans un café. Hassan était assis avec son frère à une table toute proche. Il lui parlait, lui disait qu'il ne devait plus passer ses journées dans les rues et puis il lui a mis la main sur la joue. Lakdar a eu un sourire gêné et c'est cette photo que j'ai prise. La main de son frère devant le visage comme pour le protéger. Mais Lakdar m'a vue. Pourquoi est-ce que tu fais ça ? Pourquoi est-ce que tu nous regardes ? Et il essayait de m'arracher l'appareil. Hassan l'a retenu mais il s'est dégagé. Tu ne prends jamais ma défense, il a dit et il est sorti. Les photos, c'est pour moi, je les garde pour moi.

HASSAN. - Fais-voir l'appareil.

MARLENE. - C'est du bas de gamme.

HASSAN. - Tu me prends pour un voleur ?

MARLENE. - C'est pas ça.

HASSAN. - Laisse-moi essayer.

MARLENE. - Il est fragile.

HASSAN. - Moi c'est Hassan.

Eclair de flash.

MARLENE. - Il n'y avait qu'une chance sur mille pour que je rencontre Hassan, une sur un milliard pour que je sois ici avec vous Madame et je suis ici avec vous, je suis une amie.

HASSAN. - Tu es photographe ?

MARLENE. - Je prends des photos.

HASSAN. - Si tu avais enlevé le flash, on se serait jamais rencontrés.

MARLENE. - J'ai fait partir ton frère.

HASSAN. - Il se méfie.

MARLENE. - Je vous ai trouvés beaux tous les deux.

HASSAN. - On se disputait.

MARLENE. - Désolée.

HASSAN. - Il ne va plus à l'école.

MARLENE. - Tu lui parlais de livres ?

HASSAN. - Impossible, je suis analphabète, ça se voit pas ?

MARLENE. - Je vous ai pris pour quelqu'un d'autre, ne m'agressez pas, faut que j'y aille.

HASSAN. - J'appelle la police si tu pars.

MARLENE. - C'est une prise d'otage ?

HASSAN. - Une garde à vue.

MARLENE. - Tu aimes que les choses soient en ordre toi.

HASSAN. - Après c'est le bordel dans ma tête et je deviens violent. Je suis chauffeur. Je circule dans toute la ville. Faut avoir l'esprit bien clair pour se repérer dans les labyrinthes et les paysages. Je t'emmène un jour si tu veux pour tes photos.

MARLENE. - On va ailleurs ?

HASSAN. - Je peux te prendre par le bras ?

MARLENE. - On va pas aller trop vite.

HASSAN. - Y a des flics dehors. Si je suis avec toi, y a moins de chance qu'ils m'arrêtent.

MARLENE. - Et pourquoi est-ce qu'ils t'arrêteraient ?

HASSAN. - Ils ont beaucoup d'imagination.

MARLENE. - J'en prends une dernière avant. L'Homme traqué, voilà c'est son titre.

HASSAN. - Les images on sait jamais ensuite à quoi ça sert.

Eclair de flash.


MARLENE. - Et nous sommes venus ici. Il voulait me montrer le paysage, les grues, la ville qui n'en finit pas. Vous dormiez et Lakdar était assis juste là à regarder dehors. Tu vas partir avec elle, c'est ça ?, tu cherches une femme ailleurs pour partir et nous laisser ? Hassan lui a répondu qu'il fallait qu'il apprenne à accueillir les gens alors Lakdar lui a crié Laisse-nous, pars avec les riches et c'est la claque qu'Hassan lui a donnée qui l'a fait sortir.

HASSAN. - Il est malheureux.

MARLENE. - C'est à cause de moi.

HASSAN. - Il serait sorti de toute façon.

MARLENE. - A cause de la photo dans le bar. Je vais vous la montrer Madame. Je ne veux pas que vous restiez enfermée. Je vous montrerai les autres. On s'installera toutes les deux. On fera connaissance.

Elle sort un classeur de son sac. Hassan le lui prend et le feuillette.


HASSAN. - Des photos de la ville quoi.

MARLENE. - Regarde celle-ci.

HASSAN. - Des gens qui vont bosser.

MARLENE. - Le mouvement. Regarde. Leurs bras. Tous sur le même rythme, tous en rang et tous avec de la musique dans les oreilles. Ils ont tous peur. C'est la peur que je photographie.

HASSAN. - Ils gagnent leur vie.

MARLENE. - Ce sont des machines. Comme s'ils n'existaient plus, tu vois pas ?

HASSAN. - Je vois ce qui est normal, c'est toi qui vois autre chose.

MARLENE. - C'est la fin d'un monde, on sait pas bien sur quoi ça ouvre.

HASSAN. - Des mondes qui meurent y en a à chaque seconde, des mondes nouveaux toutes les deux minutes.

MARLENE. - Les gens finiront bien par être fatigués d'obéir.

HASSAN. - C'est pas comme ça qu'il faut regarder.

MARLENE. - Tu vas m'apprendre ?

Hassan sort une photo de sa poche et la lui montre.


HASSAN. - Mes parents à leur mariage. Regarde. Comme ils étaient fiers.

MARLENE. - Ils sont beaux.

HASSAN. - Ensuite ils ont travaillé toute leur vie.

MARLENE. - Je suis rentrée chez moi. Une heure avant que l'hôpital ne vous appelle. J'ai pris le bus. La nuit défilait derrière les vitres et je regardais les vitres défiler comme la ville. Avec tout ce silence et dans mes veines comme du plomb. Les maisons immobiles, mes parents immobiles devant les images immobiles des télévisions.

HASSAN. - Mon père.

MARLENE. - Tu lui ressembles.

HASSAN. - Il est mort maintenant.

MARLENE. - Désolée.

HASSAN. - Et ma mère. Zohra.

Il embrasse la photo.

HASSAN. - La mère tu lui dois une fidélité absolue.

MARLENE. - Dépend laquelle.

HASSAN. - Celle qui t'a mise au monde.

MARLENE. - J'ai revu Hassan à la marche de protestation contre la mort de Lakdar. La foule descendue des immeubles et des blocs, la colère sourde, les reniflements dans le matin froid comme des armes qu'on amorce et les patrouilles à distance prêtes à intervenir. Hassan s'est approché de moi. Il faut que tout brûle, il a dit, et puis il a envoyé cette photo au ministère de la Justice. Et moi je le soutiens. 

Hassan met la photo de ses parents dans une enveloppe, la ferme lentement et disparaît.
Marlène immobile devant la porte de la chambre. Zohra ne cogne plus. Marlène enlève la chaise.
Silence.
Coups contre la porte d'entrée.
Marlène va ouvrir. L'enfant est là dans l'obscurité du seuil.


L'ENFANT. - Hassan a dit que je devais venir te surveiller.

MARLENE. - Pourquoi est-ce qu'il t'aurait dit ça ?

L'ENFANT. - Je vais pas t'embêter.

MARLENE. - Tes parents savent que tu es ici ?

L'ENFANT. - Mes parents n'ont plus rien à me dire.

L'enfant entre et referme la porte.

L'ENFANT. - Elle dort toujours la maman ?

MARLENE. - Elle s'est rendormie.

L'enfant fait quelques pas dans la pièce.
Silence.


L'ENFANT. - Alors comme ça t'es une fille ?
Hassan a dit que tu devais être gentille avec moi.
Il a dit que tu devais être très très gentille.

MARLENE. - Tu ferais mieux de rentrer.

L'ENFANT. - N'aies pas peur.

MARLENE. - De toi ?

L'ENFANT. - Si je veux ici tu es en danger.

MARLENE. - A quoi tu joues ?

L'ENFANT. - Si je veux.

MARLENE. - Parles-en à Hassan.

L'ENFANT. - J'ai pas dit que je voulais.

MARLENE. - Tu devrais aller dormir.

L'enfant s'assied sur le matelas et observe Marlène. 
Long silence.
L'enfant se lève.


MARLENE. - Qu'est-ce qu'il y a ?

L'ENFANT. - Je te regarde.

MARLENE. - Allonge-toi et dors.

L'ENFANT. - Toi d'abord.

L'enfant et Marlène immobiles.
Dehors, rumeurs lointaines d'affrontements.
Lueurs de l'incendie.

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