Vesna de Gilles Granouillet
La pièce
Date d’écriture : 2007
Éditions Actes Sud/ papiers
Date de création : 2007
4 personnages : 2 hommes 2 femmes
Langue de traduction : Russe (disponible)
Elle rentre du travail, à pied.
Son travail : accompagner des touristes en car jusqu’à Tchernobyl, jusqu’au réacteur 4, sur les traces de la grande catastrophe nucléaire. Avec ce point d’orgue devant le sarcophage qui recouvre le réacteur en fusion, l’endroit de tous les frissons, là où il ne faut surtout pas manquer la photo souvenir.
Ça s’est passé il y a près de vingt ans, une nuit douce d’avril, ça s’est passé le jour de son mariage, elle avait dix-sept ans. Veuve de pompier, veuve de nettoyeur, veuve de guerre en quelque sorte, elle a consacré sa vie à élever cette fille sans père, elle a vu le pays changer, passant du communisme au capitalisme, elle gagne sa vie grâce au grand recyclage impudique qu’impose la nouvelle donne économique mais elle, est restée immobile.
Une nuit d’après guerre. Les rebonds d’un drame déjà lointain : Tchernobyl, une catastrophe Ukrainienne, une histoire Ukrainienne mais qui prend une dimension universelle, ce qui se vit là pourrait se vivre ailleurs. Parce que rien ne s’oublie tout à fait. Parce que la vie repousse avec le printemps. L’histoire de gens simples pris dans cette dualité : faire avec et ne pas mourir. Alors chacun se bat avec sa propre histoire, Olia, Baba Tania, Pavel, Petro et leurs fantômes. Une histoire d’ici et de là-bas. Une après guerre parmi d’autre.
Gilles Granouillet
Né en 1963 à Saint-Étienne, Gilles Granouillet, fonde en 1989 la compagnie Travelling théâtre avec qui il réalisera plusieurs mises en scène. Très vite, il se tourne vers l’écriture théâtrale. Il écrit Les anges de Massilia en 1995, puis viennent Vodou, créée par Gilles Chavassieux au Théâtre des Ateliers, et Chroniques des oubliés duTour en 1997. L’année 2000 voit la création de Nuit d’automne à Paris, commande de Guy Rétoré au Théâtre de l’Est Parisien. Cette dernière sera reprise en 2002 dans une mise en scène d’Alain Besset. En 2003, la Comédie de Saint-Étienne crée L’incroyable voyage, dans une mise en scène de Philippe Adrien. La même année, Carole Thibaut met en scène Six hommes grimpent sur la colline. Ralf et Panini sera créé en janvier 2005 par André Tardy, L’incroyable voyage est repris en Allemagne dans une mise en scène de Christoph Diem.
Une saison chez les cigales, commande de la comédie de Saint-Étienne, est créée dans une mise en scène de Phlippe Zarch en mars 2006. Trois femmes descendent vers la mer, est créée en octobre de la même année, dans une mise en scène de Thierry Chantrel. Fin 2007, il met lui-même en scène Vesna qu’il a écrit en Ukraine, courant 2008. Jean-Claude Berutti crée L’envolée à la Comédie de Saint-Étienne puis au Théâtre ZKM de Zagreb en croate, François Rancillac monte Zoom. En novembre 2011, Jacques Descorde monte Combat, en janvier 2012, c’est Philippe Sireuil qui créera La maman du petit Soldat au Théâtre de Poche de Genève.
Auteur associé à la Comédie de Saint-Étienne de 1999 à 2010, plusieurs de ses pièces ont été mises en ondes à France Culture, principalement édité chez Actes Sud/ Papiers, il est aujourd’hui l’auteur d’une quinzaine de pièces jouées dans une dizaine de pays.
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Extrait
Pavel:
Quand on est descendu du camion on nous a donné des pelles et des brouettes et des masques en tissu comme les médecins qui opèrent. La centrale ressemblait à une usine, à n'importe quelle usine. A une usine bombardée. Réacteur 4, ça chauffait là dedans, la première équipe avaient balancé beaucoup d'eau mais les pompiers savent cela, un feu doit être étouffé, il faut lui couper l'air sous le pied pour qu'il tombe comme un épi de blé qu'on vient de faucher...
Petro:
Lui couper l'air comme un épi de blé?
Pavel:
Oui.
Petro:
C'est beau, Pavel.
Tu racontes bien.
Continue, Pavel ! Tu racontes comme un poète.
Pavel:
Des brouettes et des brouettes de sable et de ciment, on les a grimpées jusqu'en haut, jusqu'au bord du trou, ça a duré tout l’après midi et une bonne partie de la nuit, une colonne de fourmis, jusqu'à ce que d'autres viennent nous remplacer.
Petro:
Epuisant...
Pavel:
Oui.
Petro:
Monter des brouettes à travers les escaliers…On monte les brouettes pleines et on les redescend vides. Tu sais pourquoi ?
Parce que la vie est mal faite, Pavel.
Tu ne crois pas ?
Pavel :
Si.
Petro :
Il me revient un truc. A la caserne, dans le silence des cuillères, j’ai entendu un drôle de bruit. Ca ne te dis rien Pavel ?
Pavel:
Rien.
Petro:
Certainement un bruit de rien du tout. Un bruit de nulle part qu'il faut oublier. D’ailleurs je l'ai oublié. Et après? Raconte encore, Pavel. On a besoin de se rappeler.
Pavel:
Au-dessus du gouffre-le gouffre, c'était le réacteur 4, avant c'était un gros bunker en ciment qui sortait de terre, qui montait haut dans le ciel, là c'était un grand trou, une cocotte minute oubliée sur le gaz.- Au-dessus du gouffre, notre sable s'envolait dans trente mètres de vide. On redescendait la brouette et on rechargeait à nouveau. C'était un peu comme pomper la mer Noire. Nos brouettes étaient si petites. Ne traînez pas en haut ils disaient, la fumée est polluée. Il y en avait très peu de fumée, une petite colonne blanche qui montait d'un gros point rouge incandescent, tout au fond. Comme la fin d'un barbecue! Des cendres et au coeur une braise encore bien vivante. Un très grand barbecue!
Petro:
Les Américains font beaucoup de barbecue ! Ils aiment ça les Américains. C’est la passion du dimanche ! Toutes les fins de semaine ils invitent leurs potes dans le jardin. Le matin ils se sont tous attelés à la tondeuse comme des forçats, à midi ils arrivent tous en short, leurs bonnes femmes traînent des culs comme des camions, ils s'embrassent comme des rescapés, ils boivent du lait sucré et qu'est-ce qu'ils font? Qu’est-ce qu’ils font Pavel ? Un barbecue!
Dis-moi, toi qui étais là-bas, toi qui as vu ce gros barbecue… coco comme tu es, tu n'as pas pensé que c'était un coup des américains?
Pavel:
Non...
Petro:
Non...
Tu n’avais pas la tête à réfléchir. Action !
Pavel :
Action.
Petro :
Action réaction !
Pavel :
Oui.
Petro :
Dis-le.
Pavel :
Action réaction.
Petro :
Mieux que ça.
Pavel :
Action réaction.
Petro :
Encore.
Pavel :
Action réaction.
Petro :
Encore !
Pavel :
Action réaction !
Petro :
Action réaction ! Un professionnel, un vrai pompier, un soldat du feu !
Mais je t’embête…
Pavel :
Vous ne m’embêtez pas, monsieur Pétro.
Petro :
Si, je t’embête, Je te coupe, sans arrêt je te coupe, surtout que moi, je n’y étais pas, je ne suis pas pompier et qu’ici on a tous besoin de ton témoignage.
Surtout que ce n'était pas du tout du charbon de bois qui rougeoyait au fond du barbecue.
Pavel.
Non.
Petro :
Non, pas du tout la même chose.
On peut dire ce que c’était ?
Pavel :
Oui…
Petro:
Ce n'était rien d'autre que des barres d'uranium qui se promenaient à poil, mon petit Pavel.
Pavel:
C'était ça.
Petro:
Exactement! Rien à voir avec les barbecues, les tondeuses ou le cul des américaines.
Appuyés sur leur brouette, les pompiers ont pu voir l'enfer tout en bas.
Pavel:
Oui.
Petro:
On sait ce qui arrive à ceux qui regardent l'enfer dans les yeux, Pavel. De très vieilles histoires nous expliquent cela. Des histoires grecques. Il y en a même une qui dit: « ne regarde jamais en bas, ne te retournes pas. »
Pavel:
On le savait. Tchernobyl est une centrale nucléaire, personne ne peut ignorer cela.
Petro:
Mais les pompiers ont tout de même grimpé. Parce qu'il fallait le faire, Pavel. Il fallait recouvrir l'enfer! Que personne ne le voit!
Pavel:
Oui.
Petro:
Que personne ne respire cette odeur de grillé de Moscou à New York ! Que le paradis demeure sur terre, jour et nuit, chaud et bien éclairé.
Pavel:
Oui.
Petro:
Tu l'as dis toi-même, étouffer l'enfer, c'est un boulot de pompier, Pavel. Et quand on appelle un pompier pour un boulot de pompier, même s'il n'a qu'une petite brouette il ne peut pas reculer.
Pavel:
Non.
Petro:
Non, bien sûr, parce qu'il sait qu'au bout de ces escaliers, il y a des mères. Des bébés. Des sourires à venir, des trésors à sauver, alors il grimpe avec sa brouette, quatre à quatre il grimpe, comme un damné, il grimpe, il grimpe et quand il arrive en haut, quand il se présente tout petit au bord du gouffre, l’œil de l'enfer l’appelle tout au fond, mais lui ne pense qu’aux bébés, qu’aux sourires qu'il est en train de sauver, il pense à ce bel avenir qu’il ne connaîtra pas et il verse sa petite purée sur le gros monstre qui cligne à peine de l’oeil comme un marchand de sable qui va bientôt mourir mais qui aura gagné, qui pourra dire : frères humains, j’ai donné ma vie pour le sourire de vos bébés, j’ai donné ma vie en mémoire de vous.
Comment appellerais-tu un type comme cela, Pavel ?
Réponds, Pavel. Tout le monde t'écoute, tu as si bien expliqué jusque là.
Pavel:
Un héros.
Petro:
Tu as trouvé le mot juste. Comme ceux de Stalingrad.
Mais je repense à un truc. Ce bruit à la table du banquet, je l’ai entendu. Je jure que ce jour là après le départ des pompiers il y avait un drôle de bruit à la table des mariés et aujourd’hui je n’arrive plus à le retrouver… tu pourrais m’aider?
Pavel:
On voyait aussi les hélicoptères au-dessus de nos têtes qui versaient des tonnes de ciment de là haut…
Petro:
…Je crois que tu ne veux pas m’aider…
Pavel:
Les premiers ont eu des étourdissements. Et puis d'autres se sont mis à vomir et là on a pensé à Baba Tanya qui nous avait peut-être empoisonnés!
Petro:
Mais c'était pas ça ?
Pavel:
Non.
Petro:
Ce ronflement dans la tête, ces nausées, rien à voir avec Baba Tanya.
Pavel:
Non ! Bien sûr ! Baba Tanya est une bonne cuisinière, rien à voir avec elle...
Petro:
Ronflement!
Tu veux que je te dise mon petit Pavel ? Je crois j'ai trouvé! J'ai trouvé Pavel!
Ronflement !
Ce que je cherche depuis le début! Je viens de le retrouver!
Ronflement !
Le bruit à table, c'est toi, Pavel! C'est toi en train de ronfler! Le front piqué dans ton assiette tu ronfles et tu vomis sur ton uniforme alors que tes camarades sont partis se faire tuer. Je te revois, Pavel, comme si c’était hier, je peux même dire exactement ce que tu as vomi et je revois Olia, à ta droite, toute raide dans sa robe de veuve et je suis heureux, mon Pavelitch, quand la mémoire reviens, tu crois ressusciter. Je suis heureux et ça me donne envie de t'embrasser.
Il l’embrasse comme Pavel l’avait embrassé.


