Le centre de ressources dispose d’une collection de plus de 3000 œuvres dramatiques.

Il s’agit pour l’essentiel d'œuvres écrites dans une langue d'Europe orientale, en texte original ou en traduction en français ou dans une langue d'Europe occidentale. Ces œuvres lui sont adressées par diverses institutions et associations, ou par les auteurs eux-mêmes. Les Editions Mitos (Istanbul) et le Centre Las Kourbas (Kiev) ont notamment contribué à cette collection.

Ce fonds est à la disposition du public, metteurs en scène, chercheurs, universitaires, étudiants, membres des communautés concernées en France, etc.

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Christiane Montécot (1952-2001) était docteur en linguistique générale, et traductrice d'albanais. Nous l'avions rencontrée au début des années 90, pour lui proposer la traduction des Taches sombres de Minush Jero. Nous n'avions pas un sou, elle avait refusé tout net. Puis, quelques jours plus tard, elle avait rappelé. Nous avions mis plusieurs années à retrouver le texte de cette oeuvre, la plus célèbre du théâtre albanais. Son succès avait coûté de longues années de peines diverses à l'ensemble de ses protagonistes. Notre détermination l'avait peut-être fait réfléchir, et elle s'était ravisée. Elle tenait comme nous à sortir cette oeuvre des oubliettes de l'histoire, et rendre à son auteur la justice qu'il méritait. S'en est suivie une décennie de collaboration. Tumultueuse, quelquefois, tant elle refusait toute sorte de compromission. Parfois nous bataillions ensemble, parfois il fallait trouver une médiation.

On lui doit, comme d'autres traducteurs de sa génération, l'établissement de passerelles définitives entre les cultures albanaises et fançaises. Les traductions de textes de Virion Graçi, Ismail Kadare, Fatos Kongoli, Vangjel Leka, Besnik Mustafaj, Ibrahim Rugova, Neshat Tozaj, Mats Velo, Artur Zheji, et d'autres, publiés chez Actes sud, L'Aube, Autres temps, Courrier international, Denoël, Fayard, Gallimard, Libération, La Main de Singe, Méditerranéennes, Le Monde, Le Nouvel Obs, Rivages, Les Temps modernes, Translittératures,.. Egalement, dans le domaine du théâtre, Eqrem Basha, Ilirjan Bezhani, Sabri Hamiti et Anton Pashku, publiés en extrait dans la revue Ubu, dans le Cahier de la Maison Antoine-Vitez De l'Adriatique à la mer Noire, dans l'Anthologie critique des auteurs européens (1945-2005) de Michel Corvin chez Théâtrales, et publiés intégralement aux éditions de la Gare et à l'Espace d'un instant. Fièvre de Anton Pashku, avait été la première traduction d'une œuvre dramatique kosovare en Français. Ces textes ont également été joués et lus à l'Auditorium de l'Alliance Française, à la Cité universitaire internationale, à l'Echangeur, au Festival d'Avignon, au Forum des Halles, aux Francophonies de Limoges, à Gare au Théâtre, à la Maison des Cultures du Monde, à la Maison d'Europe et d'Orient, à la Maison de la Poésie, au Théâtre de Cherbourg, au Théâtre Migjeni de Shkodra, au Théâtre Moisiu de Durrës, au Théâtre national de Tirana, au Théâtre Skampa d'Elbasan, notamment par Zezva Artchémachvili, Ilirjan Bezhani, Dominique Collignon-Maurin, Dominique Dolmieu et Jean-Yves Lazennec.

On dit qu'en Afrique, lorsqu'un vieillard s'en va, c'est une bibliothèque qui brûle. On dira ici que lorsqu'il s'agit d'un traducteur, c'est un pont qui s'effondre. Au nom de Christiane Montécot, est aussi associé celui de Jusuf Vrioni, lui aussi grand traducteur d'albanais, et homme d'une grande générosité, disparu à quelques mois d'intervalle.

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Christiane Montécot
Traduire pour les planches

Longtemps, j’ai admiré les traducteurs capables de tenir un journal. Je suis, quant à moi, incapable de planifier. Face à un travail, je me contente d’apprécier au jugé la durée nécessaire. Pas moyen de m’organiser, puisque la traduction est et restera un « à côté » du travail qui nous fait vivre, moi et les miens, du travail qui me permet de traduire, au gré des nuits et des étés, l’albanais, langue parlée, lue, écrite par cinq millions de personnes dans le monde. De la traduction, je n’ai qu’une approche cumulative. Chaque fois que je remets mon CV à jour, je m’amuse à compter romans, essais, articles... et, depuis deux ans, pièces de théâtre.

Plaisir du théâtre, plaisir des partenaires lancés dans l’aventure à risque égal. Sur une pièce venant d’un pays perdu, metteur en scène et comédiens jouent à quitte ou double, tout comme le traducteur. Le bonheur de monter Les Taches sombres, de Minush Jero, je l’ai partagé avec la compagnie L’espace d’un instant, comme nous avions partagé la chimère. Puis la Maison Antoine-Vitez, Centre international de la traduction théâtrale, est venue nous épauler, basant son action sur l’estime et la confiance. Ses comités littéraires, réunissant langue par langue gens de théâtre, auteurs, traducteurs, critiques, lisent puis sélectionnent des pièces qui pourront faire l’objet d’une aide à la traduction, avec pour objectif de faire circuler le plus largement possible le texte en français, après l’avoir revêtu de la mention « Pièce traduite à l’initiative du Centre international de la traduction théâtrale - Maison Antoine-Vitez ». L’aide accordée est versée en deux parts égales, une à la signature du contrat, l’autre à la remise de la traduction achevée. Face à l’ouvrage, nul ne s’interpose. La Maison Antoine-Vitez soutient le traducteur, qui lui remet son travail ; aucun entrepreneur n’est désigné comme bénéficiaire exclusif. Ayant pris soin d’obtenir de l’auteur ou de ses ayants droit l’autorisation de traduire la pièce, le traducteur est détenteur des droits du texte français. Il est libre de décision concernant toute utilisation et à toutes fins de sa traduction. Le contact est réel et chaleureux. C’est ainsi qu’est né le texte français de Fièvre, d’Anton Pashku, un travail mené avec Eqrern Basha, orfèvre du parler kosovar et ami de l’auteur, décédé il y a peu.

1997 voit proposer Les Arnaqueurs, d’Ilir Bezhani. La pièce m’a réjouie dès la première lecture. Elle met en scène, avec beaucoup de vivacité et sur un mode comique proche de la farce, les difficultés dans lesquelles se débat aujourd’hui l’Albanie. Aucun personnage n’en sort indemne puisque chacun participe, d’une manière ou d’une autre, à une ambiance d’arnaque généralisée. Tous les mécanismes du vaudeville sont mis en œuvre : confusion de personnes, quiproquos, jeux de mots, apartés, conversations saisies furtivement, trahisons conjugales et amours illicites. Un vaudeville albanais ! Il trouvera sa conclusion tragique dans les semaines qui suivent. Le système des pyramides financières vacille puis s’effondre en février 1997. La population du port de Vlora se soulève, suivie par une bonne partie du pays. Au terme de quelques mois d’insurrection, on comptera plusieurs milliers de morts et la perte des espoirs caressés depuis l’ouverture des frontières. Expliquer ? Dénoncer ? Stigmatiser la corruption, justifier la folie, puis recommencer de plus belle en Russie ou ailleurs ? Devant l’effondrement de tous les mécanismes sociaux régulateurs, mieux vaut en rire avec Bezhani, de crainte d’en pleurer des larmes de sang. Je vais donc grimer en français une dizaine de personnages loufoques, créanciers et débiteurs, hommes et femmes de petites affaires et de grandes arnaques, parents maudits, enfants terribles, maris trompés et maîtresses avides, illusionniste retors et grand nigaud de fonctionnaire européen.

Il est clair que ce texte qui m’amuse tant et sonne si vrai me donnera du fil à retordre. Rien ne délimite son millier de brèves répliques, que je m’empresserai de numéroter, de peur de m’y perdre ou d’en égarer. Les principales difficultés viennent de l’argot. Je sais, par expérience, qu’il est bon de multiplier les consultations dès que le registre devient trivial, et que rien n’est plus difficile que de rendre la trivialité. Dès les premières pages, j’ai l’impression terrifiante de ne rien comprendre à ce que je traduis. Ce qui, à la lecture, était d’une irrésistible drôlerie se change en succession de phrases obscures. Les personnages se lancent des injures qu’aucun dictionnaire ne daigne répertorier et que je n’ai jamais rencontrées, moi qui ai toujours consigné avec soin les mille et une manières de rembarrer punaises, raclures et autres sagouins. Formes verbales syncopées, ponctuation réduite aux points de suspension en fin de phrase, aucune division entre syntagmes : je ne dispose pas d’un texte publié, mais d’un document de travail destiné à des comédiens qui vont, en répétant leur rôle et parce que c’est leur langue maternelle, leur parler quotidien, trouver l’intonation juste, la mimique parfaite. Le découragement menace. Sur l’original, je surligne en fluo tous les termes obscurs ; sur ma traduction, j’indique le même terme entre crochets, en lieu et place du terme français que j’aurais dû trouver. Si j’ai la hardiesse de proposer une traduction, je place entre les mêmes crochets un astérisque qui signifie : « Méfiance ! »

Béni soit, une nouvelle fois, mon premier métier. Il me permet de rencontrer trois collègues albanais au moment où j’ai le sentiment de perdre pied. Je vais pouvoir leur soumettre mon catalogue de grossièretés et astuces fluorescentes. Au jugé, je choisis un des deux plus jeunes, celui qui semble le plus détaché de la langue de bois. Échec. Son collègue plus âgé n’en sait pas davantage. C’est le troisième, jeune mais très officiel, qui va me fournir les clés du texte. J’ai fait un choix sociolinguistique, et c’était un choix dialectal qu’il fallait faire. Le premier est de Korça, le second de Gjirokastër, deux villes du sud ; le troisième, le bon, vient de Shkodra, au nord. Il partage avec Bezhani, l’auteur de cette comédie, un parler populaire et une forme d’humour spécifiques. Ce fameux « humour shkodran » réputé dans toute l’Albanie, je n’ai jamais su en quoi il consistait exactement, à part quelques aphorismes d’un auteur contemporain, Lasgush Poradeci. Au cours d’une nouvelle rencontre entre collègues, en Albanie cette fois, j’aurai l’occasion d’en savoir plus. Passant toute une soirée à traduire oralement, phrase par phrase, une série de barcoletë, ou plaisanteries shkodranes, je suis désormais vaccinée. Imaginez une tablée de quasi-inconnus parcourue rythmiquement par trois vagues de rire successives. Première vague pour la phrase prononcée en albanais ; seconde lorsque je la traduisais en français ; troisième, enfin, lorsque j’en fournissais une nouvelle version à l’usage des anglophones ; et tout le monde s’esclaffait en chœur, pour maintenir l’ambiance, chaque fois qu’il m’arrivait de demander un complément d’information avant de traduire.

L’absence de ponctuation multiplie les pièges. Comment trancher entre les divers sens possibles du monosyllabe po : interjection « oui », conjonction « si », marque du gérondif ou forme syncopée de la conjonction por, « mais » ? On peut aussi répéter ce monosyllabe, en ce cas dépourvu de sens, pour produire un balancement dans la phrase. Les personnages en usent et en abusent. Mon interlocuteur n° 1 saura lever la plupart des ambiguïtés ; il a l’esprit assez linguistique pour synthétiser. Je lui dois la disparition d’un lot important de marques fluo. Désormais, j’avance avec assurance au fil des pages. Avoir apprécié la forme et le degré de vulgarité des débuts, grâce à ce collègue shkodran qui ne cessait de dire : « Mais ce n’est pas correct, oh non, pas correct ! » me permet d’entendre - et de répéter, puisque c’est mon rôle - les répliques salaces qu’échangent maris trompés et femmes à la cuisse légère, voleurs volés et représentants de la maréchaussée.

On avance, on avance. La pièce livre d’autres clés. Un changement de machine à écrire sur l’original me délivre de ces points de suspension que je prenais en grippe : ils ne sont pas consubstantiels au texte. Bon débarras ! Puis une réplique cruciale surgit. « Tu vas vendre notre enfant comme si c’était un sale nègre ! » hurle l’un des personnages. Nègre, sale nègre, j’ai souvent entendu cela là-bas, et dans les bouches les plus raffinées - ou prétendues telles. Politiquement incorrect, historiquement situé : le nègre, dans la tradition ottomane que les Albanais ont côtoyée durant cinq siècles, c’est l’esclave, l’inférieur, parfois l’eunuque ; dans l’Albanie d’aujourd’hui, c’est encore un objet de curiosité. Imaginez un pays fermé pendant 45 ans : aucune, je dis bien aucune personne à peau noire n’y a été vue dans les rues durant tout ce temps. L’internationalisme prolétarien n’a pas su modérer les injures racistes ; d’ailleurs, on l’a jeté par-dessus les moulins. Il serait tentant, bien sûr, d’oublier pareille réplique. Elle restera.

Je dois traduire, avec une kyrielle d’expressions proverbiales, tout un assortiment de langue verte. Avaler du savon en guise de beurre revient à se faire rouler dans la farine, manger le ventre d’autrui à lui casser les pieds, voire les couilles, de même que faire tourner l’échappement vous change en moulin à paroles ; cigarette, conversation, chacun puise dans son pochon renvoie l’individu à soi et laisse la collectivité à Dieu. On voit passer des femmes qui, n’étant que de la graine de djinn, vous sèment à coup sûr la panique au harem, et des culs, des cafetières et des abattis dont aucun lexicographe albanais n’admet l’existence à ce jour.

Les emprunts tendent leurs pièges habituels. Depuis l’ouverture de l’Albanie au reste du monde, on sait qu’il faut payer cash au minimarket, mais on l’écrit de son mieux, tout comme les noms des vedettes internationales : « Ah, filer au pays où chante Majkell Xhekson [Michael Jackson]... » L’échappement évoqué ci-dessus vient d’Italie en compagnie de quelques rustines et soupapes. Je devrais apprendre l’italien. Quant au fonctionnaire européen, il parle un anglais émaillé de quelques mots d’albanais, avec sans doute un accent atroce. Mais que dois-je comprendre, pour ma part, lorsqu’il déclare : « Aj dont anderstend » ? Est-ce une transcription phonétique, ou met-on en scène un personnage de farce, parlant un anglais de pacotille pour mieux faire rire le public ? Il faudrait consulter l’auteur.

Le voici, l’auteur, sur un plateau. Je lui vois la belle moue dédaigneuse des invités officiels et l’accable de questions. Non, il n’a pas relu la dactylographie du texte avant de me le faire parvenir. Trop occupé. Mais il répondra volontiers. Le shkiansi bixh de la réplique 25, parfaitement intraduisible, c’est un Miami Beach mal transcrit par une dactylo incompétente. La même sotte aura oublié le verbe de cette courte phrase qu’aucun point ne sépare de la précédente. Ce charabia veut tout simplement dire : « Tu te crois à Miami ? » C’est simple, quand on veut se donner la peine de comprendre... Par la suite, heureusement, le collier aura de moins jolies perles. Nous passons un certain temps à lever des ambiguïtés ou à rectifier des erreurs criantes. J’ai le plaisir de vérifier un principe adopté au bord du désespoir : en cas de divergence avec le dictionnaire, il faut faire confiance à l’intrigue. Si tel personnage prononce, dans tel contexte, des paroles parfaitement incongrues, c’est qu’il existe un sens dont le dictionnaire ne rend pas compte. À moi de trouver les interlocuteurs qui sauront lever le voile.

Ces petits travaux s’accomplissent dans le foyer d’un théâtre de Bagnolet, où l’on joue Les Taches sombres, où on lit Fièvre un soir, dans le cadre d’une Saison albanaise organisée par la compagnie. Après avoir trituré les mots et les phrases, après m’être entendu suggérer qu’une femme qui travaille tout le temps n’est peut-être pas du sexe auquel elle prétend, j’assiste à la représentation quotidienne. Le miracle se renouvelle chaque fois. Les personnages de papier s’incarnent, s’animent, se dressent devant mes yeux, les répliques s’enflent et prennent leur envol sur scène. Je les entends résonner puis disparaître dans les cintres. Jamais aucune page imprimée, aucune jaquette - pourtant, j’en ai vu de fort belles - ne saura me procurer pareil émerveillement.

Quelques mois plus tard, l’auteur m’adresse ses vœux sur une carte illustrée : Tirana by night, néons, feu d’artifice, mosquée illuminée et sapin de Noël. « En cas de guerre, déclame-t-il au stylo à bille, ce sont toujours les ponts qu’on bombarde en premier. C’est pourquoi vous, traducteurs, on doit vous serrer dans ses bras en vous bombardant de baisers : vous formez des ponts essentiels entre les nations. »

À tous les traducteurs, bons entendeurs, salut.

Texte mis en ligne avec l'aimable autorisation de Translittératures, Revue co-éditée par l'Association des Traducteurs Littéraires de France (ATLF) et par les Assises de la Traduction Littéraire en Arles (ATLAS).