Traduit de l’albanais au français par : Evelyne Noygues et Arben Selimi

- Sommaire de la pièce

Le doigt est une pièce qui raconte le drame que vivent les femmes du Kosovo à attendre, inlassablement, le retour des proches qu’elles aiment ou n’importe quelle nouvelle sur eux. L’histoire se déroule dans un village, quelque part au Kosovo. Le doigt traite des relations épidermiques entre Zoya et Kourta, en raison de l’impossibilité de faire face à la disparition de l’être le plus aimé : le fils de Zoya et le mari de Kourta. En même temps qu’à travers le drame de l’attente et l’impossibilité de tirer un trait entre la mémoire et l’oubli, Le doigt met en avant la place des femmes dans la société du Kosovo de l’après-guerre qui, se retrouvant seules dans leur foyer, sans les hommes, demeurent sous le joug des traditions patriarcales.

- Biographie de l’auteur

Doruntina BASHA (1981), est née à Prishtina au Kosovo. Elle a étudié l’écriture théâtrale à la Faculté des Arts de l’Université de Prishtina(2004). Elle a obtenu un Master en sciences sociales dans le cadre du programme Erasmus (2006-2008). En 2002 elle se lance dans l’écriture théâtrale. En 2011 sa pièce « Le doigt » a été récompensée, parmi plus d’une centaine de textes, dans une compétition régionale réunissant des auteurs contemporains, par la fondation Heartefact à Belgrade en coopération avec le Centre Multimedia à Prishtina. Traduite en anglais elle a été lu à Stockholm en 2012 dans le cadre de la Conférence internationale des auteures de théâtre. Elle poursuit également une carrière dans le cinéma. En 2008 elle était directeur artistique d’un court métrage intitulé 9/11 Dedication présenté au Festival de Prishtina. En 2009, elle a participé à la sélection des films en compétition au Festival de l’Université Skepa de Prishtina. La même année elle à été membre du jury pour les CM au Festival du documentaire et des courts métrages de Prizren. Elle est par ailleurs l’auteur de plusieurs scénarii de CM au Kosovo.

- Fiche technique

- date et lieu d’écriture : 2010-2011 Prishtina (Kosovo)
- nombre de personnages : trois personnages sur scène :
- Zoya : autour de 45 ans, mais paraissant plus âgée
- Kourta : une jeune trentaine. La belle fille de Zoja
- la vendeuse : elle peut être interprétée par Zoja ou Kurta
Nombre d’actes et de scènes : trois actes entrecoupés de deux Intermezzo suivis d’un épilogue.

- Présentation

Le doigt a été écrit en 2011. La même année, la pièce remporte le prix de la « Meilleure pièce » parmi 120 textes venant de Bosnie-Herzégovine, de Croatie, du Kosovo, du Monténégro et de Serbie. Ce concours est organisé par la Fondation Heartefakt de Belgrade, en collaboration avec le Centre Multimedia de Prishtina. Il réunit des auteurs des Balkans occidentaux dont les pièces décrivent des événements contemporains.

En décembre 2012, Le doigt a été joué pour la première fois, en serbe, au théâtre « Bitef » à Belgrade, sur une mise en scène d’Ana Tomovic. Le personnage de Zoya était interprété par Jasna Gjuricic et Milica Stefanovic celui de Kourta.

En février 2013, la première en langue albanaise a été donnée au théâtre albanais de Skopje, sur la mise en scène d’Agron Myftari. Le rôle de Zoya était joué par Amernis Nokshiqi et celui de Kourta par Xaka Jonuzi. Le personnage de la vendeuse était interprété par Drita Kaba Karaga.

En mars 2013, la pièce a été récompensée, dans une production du Théâtre « Bitef », par trois prix au Festival international des théâtres « Art Trema », à Ruma (Serbie) : meilleur auteur, meilleure mise en scène et meilleure interprète.

En mai 2013, un extrait de la pièce a été lu dans sa traduction en français à l’occasion du « Cabaret de la traduction » organisé, en partenariat avec Eurodram, réseau européen de traduction théâtrale, à la Maison d’Europe et d’Orient (MEO) à Paris.

- Contacts pour les droits

- avec l'auteur : Doruntina Basha : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
- avec les traducteurs pour la version française : Evelyne Noygues : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. et Arben Selimi : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
En plus du français, la pièce a également été traduite de l’albanais vers le serbe et l’anglais. Des versions en italien et en macédonien sont en cours de traduction.

- Extrait

Zoya : Et puis, tu t’occupes de ce qui ne te regarde pas. Tu te permets de me donner des conseils sur ce qui est ma chair et mon sang.

Kourta ne répond pas.

Zoya : Si seulement tes raccommodages tenaient bon ! Peut-être que je prêterais attention à tes conseils.

Kourta ne répond pas.          

Zoya : Mais toi simplement… (un silence) ça ne suffit pas.

Kourta ne répond pas.

Zoya : C’est impossible de suivre tes conseils. Tu es une femme trop imparfaite. Ta tête, ton cœur et tes mains sont complètement désaccordés. Je ne te comprends plus.

Kourta : Je voulais tout simplement te dire que…

Zoya : Tu peux défaire ta valise. Tu ne viendras pas avec moi.

Kourta : Je ne voulais pas …

Zoya : Je voulais…, je ne voulais pas…. Est-ce que tu t’entends parler ? Tu es incapable d’aligner deux mots l’un derrière l’autre. Alors, comment est-ce que je peux croire que tu es capable de former des idées sensées ? Logiques ? Tu me parles de logique ? (elle tend ses mains vers elle) Est-ce que tu vois ces mains ? Tu vois des cicatrices particulières ? 45 ans et pas une brûlure, pas une coupure. Et tu sais pourquoi ? Parce que j’ai vu le corps de ma mère et la raison m’a dit que dans la vie il y a des douleurs plus grandes. Et je ne veux pas leur échapper en me racontant des histoires.

Kourta : Mais si seulement tu me laissais terminer.

Zoya : (Elle prend un couteau dans ses mains) Le nombre de fois où tu as tenu un couteau dans tes mains n’a aucune importance. Ce qui compte c’est à quoi tu penses quand tu travailles. (Elle jette le couteau sur la table qui tombe par terre) Tu m’as l’air complètement déconcentrée. Et ça fait de toi une personne totalement incohérente par rapport à ce que tu dis.

Un silence.

Zoya : Ramasse le couteau.

Kourta lui obéit.

Zoya : Et puis finalement, ne défais pas ta valise.

Kourta : Ecoute-moi seulement une fois…

Zoya : Prends-là et vas t’en.

Kourta : Qu’est-ce que tu dis ?

Zoya : Retourne chez ta mère et ne reviens plus jamais.

Kourta : Ecoute-moi seulement une fois…

Zoya : Quoi ?

Un silence.

Kourta : Rien.

Zoya : Vas-y.

Kourta : Je veux venir avec toi.

Zoya : Je te rends ta liberté.

Kourta : Pourquoi maintenant ?

Zoya : Ta mission est terminée.

Kourta : Je n’étais pas en mission ici.

Zoya : Mission ou pas, c’est pas ça qui compte.

Kourta : Si, ça a de l’importance. J’étais ici par amour pour ton fils.

Zoya : Prends ta valise !

Kourta : Je veux venir avec toi.

Zoya : Sors immédiatement de cette maison.

Kourta : Non.

Zoya : Qui t’a autorisé à parler ?

Kourta : Zoya, laisse-moi venir…

Zoya : Tu n’as plus besoin de te forcer à faire des choses dans lesquelles tu ne crois pas.

Kourta : Je ne veux pas te laisser seule. Tu ne pourras pas t’en sortir avec la valise.

Zoya : Ohé, toi ! Tu as entendu ce que je t’ai dit ? Sors de ma vue ! Je ne veux plus te voir dans cette maison.

Kourta : D’accord. Je m’en vais.

Zoya : C’est très bien.

Kourta : Je veux juste te dire une chose.

Zoya : Si tu ne l’as pas compris jusqu’à présent, ta parole n’a jamais eu aucune importance pour moi. Surtout maintenant que tu m’as clairement montré quel respect tu as pour moi et pour mon fils.

Kourta : Dix années ont passé et tu t’es enfoncé de plus en plus dans un monde imaginaire au lieu de prendre sur toi pour regarder la vérité en face. Et tu sais, plus tu t’enfonces et plus tu auras du mal à garder la tête sur les épaules.

Zoya : (Elle la regarde en souriant en coin) C’était donc ça que tu voulais me dire ?

Kourta : Je voulais te dire que ça peut te faire encore plus souffrir.

Zoya : Vraiment ? Tu as piqué ma curiosité. Comment ça ?

Kourta : Aucune tornade ne le fera revenir à la maison. Mais ça, tu ne veux pas l’accepter. Tu t’es mis cette idée dans la tête depuis ce matin. Quand la tempête sera passée et que tu rentreras chez toi, tu le trouveras à la maison, comme avant, comme si de rien n’était. Tout ce que cette tempête apporte dans cette maison, tous les ans, ce n’est que de l’eau, de la boue, des branches cassées et d’autres saletés. Et, comme toi tu manques d’imagination, à me regarder nettoyer la maison, tu te dis : ce sera surement pour l’année prochaine.

Zoya : Tu sais quoi ? La seule chose que tu es capable de faire dans cette vie, c’est bien de dire n’importe quoi !

Kourta : Tu me fais de la peine.

Zoya : (Sur un ton agressif) J’ai enduré bien plus de choses que toi dans ma vie. Regarde-toi (Un silence) Tu fais pitié.

Kourta : (Elle promène son regard sur elle et elle sourit) En réalité, ce que tu dis est vrai.

Zoya : Tu as dis ce que tu voulais dire. Maintenant, vas t’en.

Kourta se lève et s’approche de sa valise.

Kourta : La vie a été dure avec toi.

Zoya : Je suis contente qu’elle se termine.

Kourta : Ca me fait de la peine que ça se termine comme ça.

Zoya : Maintenant, au moins, je ne verrai plus ton ignoble visage.